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Chronique du corbeau - ECOFIE : quand le clinquant prend la place du mérite (Par Jean Pierre Corréa)

Jeudi 16 Juillet 2026

Le journaliste et chroniqueur Jean Pierre Corréa
Le journaliste et chroniqueur Jean Pierre Corréa

Il était 4 heures du matin aux Almadies, ce dimanche 12 juillet.  

La cérémonie distinguant des entreprises africaines de pointe venait de finir. Avec 4 heures de retard. Je sortais d’un grand hôtel, le sac sur l’épaule, la tête encore pleine de discours sur la performance, la ponctualité, l’éthique. L’esbroufe allait d’un coup me sauter à la figure, avec brutalité.

 

Deux scooters. Un geste rapide. Mon sac est parti. Avec lui, l’ordinateur, les documents, et un obscur bout de nuit.

 

C’est grave. Et en même temps, c’est devenu presque ordinaire.  Dans un pays où les plus démunis prennent à d’autres démunis, le vol finit par ressembler à une fatalité. Je n’en veux pas à ces deux jeunes. La peur est passée vite. Le matériel se remplace.

 

Le choc le plus dur est venu 30 minutes plus tôt. Pas dans la rue. Dans la salle. À l’intérieur de la cérémonie même. Regroupant la crème des entreprises africaines, sous la houlette d’un orfèvre en extorsion de fonds et en manipulations destinées à escroquer ses prestataires.

 

Cet homme, à qui j’avais simplement demandé le reliquat qu’on me devait. Poliment. Avec le sourire. La réponse a été un signe. Un agent de sécurité, embauché pour la soirée, s’est approché. Consigne de l’organisateur jusque-là plutôt bon camarade : “faites dégager ce monsieur”. Dégager. Le mot est resté. Des gendarmes étaient là, en nombre. La sécurité officielle était assurée. Alors pourquoi ce garde rapproché ? Pour qui ? Pour quoi ?  Peut-être pour rappeler à certains que demander ce qui est dû, c’est déranger. Et c’est là que la nuit a basculé.  

 

Pas à cause du sac arraché. À cause du sentiment d’avoir participé, sans le vouloir, à une mise en scène. Avoir travaillé à proposer de la confiture à un cochon !! Le pire c’est qu’encore jours après, il refuse obstinément de payer ses prestataires, dont la dame, venue de l’étranger, à laquelle il ne daigne pas régler son cachet, sous l’abjecte impression, qu’une fois partie du Sénégal, elle n’avait plus que ses yeux pour pleurer de s’être fait ainsi dérober les fruits de son travail. Peu importe l’image que cette dame va garder de notre pays !!! Immonde personnage en plus d’être un goujat.

 

ESCROFINANCE : Les Marteaux d’Or.    

 

La promesse est belle : récompenser les entreprises africaines selon des critères de performance. Ponctualité. Rigueur. Impact. Gouvernance. Sauf que sur scène, la ponctualité avait 4 heures de retard. Sauf que dans les coulisses, l’éthique semblait en pause.  Sauf que les critères, personne ne les a vraiment vus. Alors je me pose des questions simples.  

 

Des entreprises paient pour être distinguées. Des millions.  En échange, elles reçoivent un trophée, des photos, un communiqué.  

 

Meilleur manager. Meilleur challenger. Meilleur jeune boss.  Des titres qui flattent. Des titres qui vendent. Et autour, une mécanique se met en place.  

 

Des comités “scientifiques” au nom savant mais au contour flou. Des critères connus seulement de ceux qui les écrivent. Des entreprises en quête de visibilité, dont le business plan marque le pas, et qui trouvent là une vitrine rapide. Ce n’est pas de la méchanceté. 

 

C’est du marketing. Mais quand le marketing prend la place du mérite, ça fait mal. Ça fait mal aux vrais entrepreneurs qui se lèvent tôt.  Ça fait mal aux équipes qui tiennent les chiffres. Ça fait mal à la confiance.

 

Aujourd’hui la formule traverse les frontières. Après le Sénégal, on parle d’UEMOA. Demain de CEDEAO. Après-demain, pourquoi pas “du monde”.  

 

La symphonie des récompenses s’exporte. Elle est bruyante. Elle est brillante. Elle attire. Mais un vrai capitaine d’entreprise, celui qui gère des hommes, des dettes, des délais, des clients, a-t-il vraiment le temps de s’asseoir pour écouter un éloge de son “ramage économique” ?  Ou préfère-t-il retourner à l’usine, au chantier, au bureau, là où se joue la vraie performance ?

 

La fable est ancienne. Le renard flatte. Le corbeau ouvre le bec. Le fromage tombe. Ici le fromage, ce sont des chèques. Et les lauriers, ce sont des trophées en chocolat.

 

Je ne pointe personne. Je décris un système. Un système où le clinquant masque le fond. Où l’on confond communication et accomplissement. Où l’on vend du rêve à ceux qui n’ont déjà plus beaucoup de temps pour rêver.

 

Ce qui me blesse, ce n’est pas l’ordinateur volé. C’est d’avoir prêté ma voix à cette mise en scène. C’est d’avoir vu, de l’intérieur, l’écart entre le discours et la pratique. C’est de sentir que des entreprises distinguées ce soir-là, peut-être de bonne foi, n’étaient que les invitées d’une farce qu’elles ne maîtrisaient pas.

 

L’Afrique a besoin d’autre chose. Elle a besoin de prix qui dérangent, qui auditent, qui vérifient. Des prix où l’on demande les bilans, pas seulement les brochures. Des prix où l’on parle aux banquiers, aux salariés, aux fournisseurs. Des prix où la ponctualité commence par l’heure annoncée sur l’invitation. Elle a besoin de cérémonies sobres, utiles, qui servent les lauréats au lieu de se servir d’eux.  
 

Elle a besoin de transparence. Parce que nos entrepreneurs n’ont pas besoin de flatterie. Ils ont besoin de marchés, de financement, de contrats, de stabilité.

 

Je pardonne au jeune du scooter. Je ne garde pas la rancune contre l’organisateur. La colère use. Et nous avons mieux à faire de notre énergie.

 

Mais j’ai honte. Honte pour nous tous, quand nous acceptons que le décor prenne la place du fond. Honte quand nous laissons prospérer une industrie de la distinction sans exigence. Alors que faire ?  

 

D’abord, nommer les choses calmement. Sans insulte. Ensuite, exiger. Des critères publiés. Des jurys identifiés. Des audits. Refuser de payer pour être aimé. Accepter d’être évalué pour être respecté.

 

Aux entreprises : posez des questions avant de signer. Ne partagez point le même espace de visibilité avec de tels énergumènes aux méthodes d’extorsions mielleuses et aguichantes. Demandez la méthodologie. Demandez la liste du jury. Demandez les chiffres. Un trophée ne remplace pas un carnet de commandes.

 

Aux organisateurs : rendez-vous irréprochables. Commencez à l’heure. Payez vos prestataires. Ouvrez vos comptes. Si vous prêchez la performance, appliquez-la.

 

À nous tous : aimons nos champions. Mais aimons-les vrai. Célébrons le travail, pas le vernis. Célébrons la durée, pas le buzz d’une soirée.

 

Il est 4 heures du matin. La rue est calme. Mon sac est parti, mais mes idées restent. Et elles disent ceci : l’Afrique n’a pas besoin de plus de médailles. Elle a besoin de plus de méthode.

 

Le renard est malin. Le corbeau est fier. Entre les deux, il y a la place pour un entrepreneur debout. Qui travaille. Qui rend des comptes. Qui n’a pas besoin qu’on lui chante des louanges pour avancer. C’est à lui que je dédie cette nuit. Et à tous les prestataires arnaqués et volés comme au coin d’un bois !

Jean Pierre Corréa

 

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